Du jamais lu

Je sais que c’est un peu dérangeant de voir quelqu’un avec un masque. C’est plus réconfortant de voir le visage de notre interlocuteur. Cela me dérange plus que vous. Je respire mal et ma voix est étouffée. Ca me prend beaucoup d’énergie pour respirer et m’exprimer. Je transpire en dessous, ce n’est pas seulement à cause du stress , la peur de parler devant un public ou le masque qui me colle à la peau, mais surtout parce qu’il cache une partie de moi reste non exprimée. je n’ai pas choisi de le mettre, j’étais obligée. Obligée de le choisir comme étant le meilleur des pires. J’ai passé les derniers huit ans sans statut au Canada. J’ai passé d’une étudiante à l’université à RIEN.

Arrivée au Canada, Éblouie et émerveillée par la nouvelle terre que j’explore , je déclenche inconsciemment une série de malchance et mésaventures suivant une loi de Murphy qui roule rapidement comme un pneu poussé du haut d’une montagne ce qui a provoqué plusieurs dépressions, le tout couronnée de la perte de mon statut après trois ans.

Carapace brisée, me voilà, aussi vulnérable qu’un oisillon tombé du nid, il fallait que j’apprenne à survivre. Alors, j’ai pris ce qui restait de mes rêves et mes inspirations, je les ai enfermés dans un coffre en acier avec milles clou et un cadenas dont j’ai avalé le mot de passe et oublié. Je les ai placés dans mon grenier intérieur et j’ai pris soin d’effacer mon chemin de retour par peur de me rappeler qui je suis, qu’est ce que j’aurai pu devenir et que j’explose de rage contre ce qui se passe.

La colère, la détresse, le conflit, la révolte, ce sont des luxes que je ne pouvais plus me permettre même si ils vibrent bien fort à l’intérieur de moi. Je prenais le travail que je trouvais et j’habitais où est ce qu’on ne me demande pas de signer un bail ou une enquête de crédit. Ce qui implique des cas d’abus dont je répondais avec sourire ou indifférence par inquiétude que les choses tournent mal et que je subis une vengeance qui me ramasse en prison.

J’ai appris à contourner les questions conventionnelles que les gens posent pour commencer une conversation comme mon nom, mes études, ma profession, mon quartier, mes loisirs, ce qui me rendait encore plus louche. J’ai appris à ne pas faire des amis, ne pas avoir un chum et ne pas tomber malade. Mon isolation est devenu réconfortante et sécuritaire avec un arrière gout d’angoisse et d’amertume. J’ai continué à trimbaler mes fardeaux et mes soucis comme un sac à dos dont la lourdeur devient insignifiante devant une déportation ou 2, 3 nuits en prison ou plus….
La vie a commencé à changer de couleurs quand le collectif des femmes sans statut de Montréal est né, c’était comme une bouffée d’air frais. Le vent du changement. je rencontre des femmes fortes, battantes, courageuses qui sont dans la même situation que moi : être au milieu d’un carrefour dont les quartes voies sont bloquées surtout qu’on s’est bien assuré de bien fermer celle qui mène à nos pays d’origine. On se disait  » Qu’est ce qui pourrait arriver de mal au pays de la liberté « . je n’étais plus isolé, ma misère diminuait, je n’étais qu’un cas parmi des milliers d’autres, on partageait notre détresse et notre espoir pour un demain meilleur.

Une femme, de nos jours, continue à demander les mêmes droits qu’il y a des siècles. L’égalité, s’approprier son corps, exprimer son identité indépendamment de son genre. tout en baignant, dans des océans de concepts sur le féminisme, les droits de femmes, la liberté, avoir le droit de se couvrir la tête ou se montrer le cul. Sans jamais arrêter de se donner corps et âme à ceux qu’elle aime au sein de sa famille, son cercle social ou la société dans laquelle elle vit.
Attendez, ajoutant un petit grain de sel. ELLE N’A PAS DE STATUT !

Nous sommes des femmes de différentes origines et profils socio-économiques, qui ont décidé d’unir leurs voix pour adresser une lettre ouverte au premier ministre , lui demandant de se prononcer sur la question des sans-papiers au Canada.

Après avoir recueilli un grand nombre de soutiens, et mené d’autres actions pour interpeller le gouvernement, depuis plus qu’ un an, nous attendons toujours une réponse . Mais c’est l’indifférence et le silence, on nous ignore, nous sommes invisibles, nous sommes des fantômes dans la ville… D’où l’inspiration pour notre slogan:  » continuez à nous ignorez…nous on existe pas  » et pour notre symbole : ce masque  » cache-misère  » .certaines d’entre nous ont été expulsées, d’autres ont été séparées d’un mari ou d’un enfant, nous avons toujours autant de difficultés à accéder aux soins et à scolariser nos enfants.

les femmes ayant un statut d’immigration précaire sont parmi les personnes les plus vulnérables de notre société, sans droits, sans protections, sans accès aux services, elles vivent dans l’ombre et peuvent être victimes d’une violence contre laquelle elles n’ont pas de recours.

leur nombre demeure difficile à estimer mais pourrait osciller entre 500 000 et 1 million de personnes.

Dans notre collectif, la plupart d’entre nous travaille pour survivre, nous exerçons des métiers que personne ne souhaite faire dans des conditions extrêmement difficiles, nous nettoyons des bureaux la nuit, nous emballons des marchandises dans des entrepôts, nous travaillons dans les cuisines de restaurants, nous faisons des ménages, nous gardons des enfants et nous prenons soin des aîné-e-s. Nous sommes parmi les personnes les plus exploitées dans la société : nous travaillons de longues heures dans des conditions très difficiles, nous ne bénéficions pas du salaire minimum, nous n’avons pas de protection sociale, nous ne sommes pas syndiquées. Malgré nos compétences et nos qualifications, nous n’aurons jamais de promotion et nous ne pourrons pas, comme tout le monde, gravir les échelons. Nous sommes par ailleurs particulièrement vulnérables car nos recours sont extrêmement limités en cas d’abus. Comment dénoncer un mari violent ou du harcèlement sexuel au travail lorsqu’on craint d’être déportée ? Une des femmes de notre collectif a été frappée par son employeur et n’a rien pu faire pour se défendre.une autre a passé trois jours en prison après avoir traversé à la lumière rouge. Les situations les plus fréquentes sont dans le cas de la violence conjugale où des hommes se retrouvent en situation de pouvoir et d’impunité lorsqu’ils parrainent une femme immigrante, qui craint de perdre son statut si elle dénonce un conjoint violent…

Nous nous sommes battu-e-s pour régulariser nos statuts. Nous avons rempli des listes infinies de dossiers, coûteux et longs : nous avons fourni la preuve de chaque détail de nos vies, encore et encore. Nous avons remplis des formulaires et rassembler des documents, en attendant une réponse arbitraire, avec incertitude et la peur au ventre. Parmi nous, certaines ont des diplômes, d’autres pas, beaucoup ont des familles, alors que d’autres sont seules : nous sommes venues au Canada pour différentes raisons et nous ne pouvons plus repartir pour millions d’autres. Nous ne voulons pas être jugé-e-s individuellement mais simplement accepté-e-s en tant qu’être humain, à égalité avec les autres membres de la société. Une société qui ostracise un groupe ou deux de ces membres, ne fais que marcher les bras atrophiés, deux béquilles et une jambe cassée.

Le Monde change a une vitesse colossale et on a plus le temps de choisir qui en feront partie et qui ne le feront pas. C’est le moment de ce joindre les mains concitoyens de la planète terre et créer un avenir meilleur pour le bien de tout le monde quelques soit le genre , la couleur, la religion, le lieu de la naissance ou l’orientation sexuelle.

je sors de cette expérience plus forte que jamais, et inquiétez vous pas, j’ai eu des moments de joie et de pur bonheur pendant cette période là aussi. Un rire de bon cœur, une conversation émouvante avec un inconnu, une belle après midi au bord du fleuve. La vie traite tout le monde à pied égal à ce niveau là. On a tous notre part sans exception. J’ai pris des risques, j’ai appris à me relever à chaque que je suis tombée coute que coute et peu importe à quel point je suis endommagée. J’ai pu travailler sur mes points faibles et mes qualités. Je n’ai pas rencontré seulement des gens qui ont abusé de moi. la vie a mis sur mon chemin des gens extraordinaires qui m’ont aidé et supporté, des gens de toutes sortes et de toutes couleurs, d’autres que j’ai eu beaucoup de plaisir avec et que j’aurai aimé les connaitre un peu plus mais je n’osais pas à me dévoiler pour qu’on me rejette pas, et il y a d’autres que je garde et je garderai comme des amis précieux pour toujours.

je commence mon exploration pour retrouver mon coffre en acier plein de rêves et de projets d’avenir qui j’ai enfouie dans mon grenier et ai oublié ces traces. J’ai reçu mon permis de travail dernièrement, mon combat est pas encore fini, mais je commence à sortir mon bout de nez pour respirez de l’air frais. Je porte dans mon cœur un peu d’inquiétude pour ma nouvel réinsertion social où je dois affronter toutes sortes de projections. des fois je peux les secouer comme la poussière sur mes épaules, et des fois, elles enrobent ma tête comme un nuage de bruit qui, tôt ou tard, finit par faire tomber la pluie de mes yeux.

Ca m’attriste de voir des gens qui porte des masques qu’ils ont choisi eux mêmes de porter pour être conforme. Mais je suis sûr si on les oblige à les porter, ils mourront d’envie de les enlever.

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